LA TENTATION DE LA DISSONANCE : Verlaine, Laforgue, Corbière, Cros...

Publié le par Fanyoun

I/ LE LYRISME POST-BAUDELAIRIEN

Dans ce troisième tiers du XIXe siècle qui voit l'apogée du matérialisme scientiste(1) et le triomphe de la bourgeoisie affairiste, le poète ne peut que s'interroger sur la place et même sur l'utilité de son art. En 1870, le romantisme optimiste, exaltant la "mission" du poète, est depuis longtemps défunt. Le grand Hugo(2) n'est plus que l'imposant témoin d'une époque révolue. Les fulgurantes révoltes de Rimbaud(3) et de Lautréamant(4) sont littéralement marginales et leurs oeuvres peu lues : il faudra attendre la fin du siècle et le vacillement du scientisme pour que la violence rimbaldienne féconde un autre grand poète, dont le lyrisme "total" allait marque le siècle nouveau : Paul Claudel. Et l'itinéraire métaphysico-poétique de Mallarmé(5), qui le conduit aux confins du silence, est salué de loin, plutôt que suivi, ou même compris.

D'autre part, le dogme parnassien de l'impassibilité devait fatalement être senti comme un carcan par tous ceux qui avaient eu de Baudelaire la révélation d'un lyrisme moderne. Les Fleurs du Mal, en effet, avaient montré la voie d'un lyrisme lucide et amer, fondé sur l'impitoyable analyse du mal-être du poète face au monde, et sur le discordance douloureuse du réel et de l'idéal dans l'âme moderne. Thème d'origine romantique, mais traités avec une acuité si désespérée et une rigeur formelle si accomplie que les épanchements romantiques semblaient soudain complaisants et vieillis. Avec Baudelaire, le lyrisme français intégrant le romantisme mais le dépassant par la perfection formelle, pouvait difficilement être à son tour dépassé.

 

 

 

II/ UN ACCORD DISCORD

 

a/ La leçon de Verlaine

 

Baudelaire toutefois avait garé intacte une certaine rhétorique(6) classique, éprise de régularité et symétrie formelles. Le génie de Paul Verlaine sera de trouver une musique qui épouse et traduise au plus juste cette discordance du Moi et du monde héritée poétiquement de Baudelaire. Nul mieux que Verlaine, être à la fois réceptif et ambigu, n'était désigné pour laisser résonner dans le poème des sentiments et des voix contracdictoires. Les puissantes antithèses de Baudelaire et de Hugo font place à ce que Verlaine nomme "un accord discord". Celui-ci caractérise, quant aux thèmes, par un équilibre toujours instable, et comme miraculeusement maintenu, entre inquiétude et douceurs de vivre (Fêtes Galantes) ou familiarité et mystère (Mon rève familier). Sur le plan formel, toute une série d'innovations marque la rupture avec la rhétorique et l'éloquence à laquelle Verlaine a juré de "tordre le cou" : le mètre(7), volontiers impair, est soumis à des irrégularités rythmiques savantes, d'autant plus savantes qu'elles ont l'air négligé, et que la poésie s'amuse à frôler la prose... Le jeu des sonorités assure l'unité harmonique de la chanson grise, cependant que la présence d'interjections étouffées, de parenthèses, de dialogue à mi-voix, rompt ce que la régularité sonore aurait de monotone : la musicalité verlainienne est donc le résultat d'un contrepoint subtil de régularité et d'irrégularité, d'harmonie et de dissonance légère. Il est significatif qu'à la même époque, Gabriel Fauré(8) inaugure en musique une voie analogue : dans la méthode fauréenne comme dans le poème verlainien règnent la même incertitude tonale, la même souplesse sinueuse, qui reprend et efface les motifs.

Cette esthétique de Verlaine fera sentir ses effets jusque chez Appolinaire, notamment dans les ambiguïtés thématiques, rythmiques et métriques des "Colchiques", d'"Automne malade" ou de "Marie" (Alcools, 1913).

 

 

b/ La recherche de la dissonance

Laforgue et Corbière, si différents par ailleurs, poussent tous deux jusqu'au systématisme l'usage de la dissonance, faisant fi des précautions de Verlaine à cet égard. Chez eux, ce sont de perpétuels changements de ton, et des railleries qui voilent l'émotion. Il s'agit, pour Laforgue en particulier, de faire la guerre à l'expression romantique des sentiments, en reprenant les thèmes de la mélancolie, de l'exil du poète, de l'ennui, thèmes romantiques par excellence mais désormais décapés par l'acidité de l'auto-dérision. Il Y a donc dans cette poésie un jeu, très faussement naïf, avec les clichés du lyrisme romantique : et si Laforgue est pathétique, il l'est en quelque sorte au second degré, caché qu'il se tient derrière les masques du dandy ou du Pierrot spléénétique...

Poèsie "fin de siècle", poésie de l'épuissement du romantisme ? Sans doute, mais n'oublions pas que Laforgue et Corbière sont aussi de grands créateurs verbaux (néologismes(9) fantaisistes), qu'ils font confiance au pouvoir autonome des mots et des images, à leur libre enchaînement ou enchevêtrement : ils annonçaients par là l'entreprise surréaliste...

 

 

Article non terminé

 

 


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Le Blanc 05/02/2008 11:31

Bonjour,je travaille moi-même à une thèse sur le renouvellement des poncifs dans l'oeuvre de Jules Laforgue et je tenais à vous dire tout l'intérêt que j'ai pris à lire votre article.

Florinette 22/05/2007 16:33

Un petit coucou en passant pour te souhaiter un bon après-midi !Bisous !