Jacques Prévert, histoire d'un anticonformiste (1)

Publié le par Fanyoun


Le poète le plus populaire de son siècle serait-il méconnu ? La question que je pose n'est pour cultiver un certain paradoxe mais au contraire pour inviter à la découverte d'une oeuvre dont on ne mesure pas toujours l'étendue et la portée.

Ainsi Prévert passe-t-il souvent, peut-être que simplement on l'identifie exclusivement à ses grand succès, pour un poète des années 1945-1947, celles des Enfants du Paradis, de Paroles et des Feuilles mortes. Il arrive même qu'on en fasse le poète du Front Populaire, dont, il est cependant vrai, ses textes des années 30 et des scénarios comme le Crime de M. Lange paraissent préparer l'avènement. Mais plus de trente après, on a pu se demander tout aussi légitimement si "l'esprit de mai 68, dans ce qu'il avait de plus profond" n'était pas "Tout entier [...] dans son inspiration libertaire et ludique, poétique et révoltée" (Bruno Vercier, La littérature en France depuis 1968, Bordas), et on oublie parfois le dernier recueil paru de son vivant, Choses et autres date de 1972, et qu'il a écrit jusqu'à sa mort, en 1977. Certainement pas pour recommencer indéfiniment Paroles, comme ses détracteurs l'ont prétendu, mais pour affirmer aussi qu'il est insensé de détruire les forêts et de polluer les rivières, de toujours sacrifier les arbres au béton, de laisser le bruit envahir la vie quotidienne ; pour prévenir des possibilités d'aliénation que recèlent robots et ordinateurs, pour dénoncer la duplicité de la publicité... que ses luttes me paraissent actuelles.
Son refus des mystifications religieuses ou politiques s'affernit encore au fil des années ; toutes les oppressions, y compris celle qui touchent le monde animal, lui sont de plus en plus intolérables ; il ne cesse de défendre exploités et humiliés, ouvriers à la chaîne, chômeurs, femmes, Noirs, travailleurs immigrés... Alors, poète de 36 ? de la Libération ? de Mai 1968 ? d'aujourd'hui ? Je crois de toutes ces époques mais sans jamais se laisser enfermer dans aucune, sans nostalgie, en allant toujours plus loin ou ailleurs.



Compte tenu de ses prises de position, la lucidité de ce perturbateur est gênante. On a cru s'en débarrasser à l'école primaire en l'y confinant. A force de servir de récitations, Page d'écriture et Le Cancre risquaient de perdre leur caractère anticonformiste et corrosif mais soyons reconnaissants envers nos insituteurs car il n'est guère d'enfant qui n'ait un jour rencontré la poésie de Prévert ; peut-être ont-elles fait vacillé certaines certitudes ou fortifier les tendances contestataires de bien des enfants pas sages, auquel il a destiné des contes. Issue d'un milieu non politisé et socialement difficile, j'avoue avoir eu une grande admiration dès mon plus jeune âge pour cet homme qui eu le sublime génie de faire une poésie intitulée Le cancre... quelques années plus tard (ça c'est juste pour ne pas dire décennies), vous voyez que mon admiration n'a pas failli. Peu enseigné dans les lycées et les universités, il a évité les consécrations, ce d'autant plus que après le triomphe de Paroles, l'admirer avait cessé d'être un signe de distinction (terminologie de Pierre Bourdieu). A peine son oeuvre était-elle en passe d'accéder au statut littéraire qu'elle s'en trouve écartée. Normal ! Si elle plaisait tant, c'est qu'elle devait être facile ? voire simpliste et puis, est-ce que c'est vraiment de la poésie ?
Pourtant, cette oeuvre qui est accessible à tous est d'une subtilité rare, d'une grande complexité de construction et truffée de références culturelles que même un lecteur érudit en laisse inévitablement échappé quantité. Paradoxe ? Evidence plutôt pour quiconque fréquente les recueils de Prévert...



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louis 22/09/2008 23:02

Pas mieux, tout est dit. Bravo et ...merci, j'adore cet homme.Amicalement

Fanyoun 24/09/2008 18:57


Ton compliment me touche et il faut dire que Prévert inspire vraiment, ce grand homme !


Jef 10/09/2008 10:03

Quel boulot pour ces posts. Chapeau bas

Fanyoun 10/09/2008 19:11


Voilà à quoi je passe certaines de mes soirées et dimanche quand je n'ai pas les enfants : à potasser ! Bon, ok, j'avoue y prendre un plaisir fou :) surtout pour des Grands Hommes tel que
Prévert.
Mais comme dirait l'autre "J'f'rai pas ça tous les jours !"


leunamme 09/09/2008 10:09

Peu importe de quelle époque il est . Prévert est universel, et populaire quelles que soient les périodes.PS : n'oubliez pas  les paroles du Roi et l'oiseau : magnifique résumé de ce qu'il est et de son oeuvre.

Fanyoun 10/09/2008 19:08


Complètement d'accord !